- Tome 1 - A TRAVERS LES MILLENAIRES - La rencontre

Le début du tome 1 : Une bise fraîche soufflait sur les cimes, le chemin serpentant à travers les sapins semblait monter vers elles. Depuis un moment Michel avait garé sa Jeep et achevait d'arriver à pied vers le sommet. L'immense barre rocheuse fermait la vallée, elle offrait une prise aux vents redoutable. L'été de nombreuses ailes ou parachutes ascensionnels s'en donnaient à cœur joie. Aujourd'hui, vingt novembre les parachutes étaient loin et Michel grimpait avec pour seule compagnie sa chienne Blacky, espèce de bâtarde au long poil noir, avec une tache blanche étoilée sur la poitrine. Tous deux grimpaient lentement car la bise retardait leur effort. Le chemin serpentait plus triste qu'en plein été, sans fleurs ni cigales. Les feuilles étaient déjà tombées. Il faut dire qu'à 1 800 mètres les premières neiges ne devraient pas tarder à tomber. Michel aimait cette promenade. Sa grande excuse pour partir, aller aux champignons. Certes il en ramenait, deux ou trois cèpes suicidaires, mais en fait son plaisir était d'oublier la ville, de partir loin de son métier, de respirer l'air pur, seul avec sa chienne. Oui, par ailleurs il était pris, trop pris, trop entraîné par la vie trépidante! Médecin généraliste, Michel Dehans était installé à Nîmes, dérangé jour et nuit par des appels de l'un ou l'autre de ses malades, sans Week-End. Alors la liberté, partir sans téléphone, sans rien, seul dans ses forêts, loin de toute cette agitation. Se ressourcer comme il disait. En fait, il était en quête d'oubli. Il avait perdu sa compagne il y a longtemps et ne pouvait s'en consoler. Ensemble ils avaient gravi les marches des études médicales, pris des gardes, passé des examens, ensemble ils s'étaient aimés. Ils avaient été heureux, et avaient fait des projets. Puis ce jour maudit où elle était partie en voiture et l'appel lui annonçant la mort de sa compagne dans les flammes. Depuis il vivait seul, il avait terminé ses études, mais son cœur était sec. Non pas qu'il n'eût pas de compassion pour ses malades, mais il ne savait plus aimer. En cinq ans il n'avait eu que deux ou trois aventures d'un jour, la plus longue d'un week-end ! En quelque sorte le vide. Plus que rare pour un jeune médecin de trente-trois ans. Le souvenir de l'être aimé était toujours omniprésent, le deuil il ne l'avait pas fait. L'oubli ne venait pas et pourtant maintenant, oui maintenant cela faisait cinq ans. 'Voilà que je recommence' ! Pense Michel, les images défilent à nouveau dans sa tête comme au premier jour, il écrase une larme sur sa joue. Il siffle sa chienne et accélère le pas, le voici au sommet. Combien de fois en arrivant a-t-il eu envie d'avancer vers le bord rocheux de la falaise, combien de fois ? Deux, trois pas et puis il la rejoindrait, seulement chaque fois quelque chose l'avait retenu, au dernier moment. Aujourd'hui aussi il a envie de la rejoindre, aujourd'hui aussi au dernier moment il se retourne appelle sa chienne et avance vers la forêt plus rabougrie, sur le plateau en pente douce. Là Michel s'arrête, il sort de sa besace un bout de pain, du fromage et partage avec Blacky. Le temps est vraiment sombre, il ne se croirait pas à trois heures de l'après midi. Pour sur il va neiger dans la soirée pense-t-il. La chienne gambade dans la forêt, Michel pense : "Allez on va se trouver un ou deux champignons. " Soudain il voit sa chienne en arrêt, qui semble flairer quelque chose, et qui gémit. Michel est intrigué, la chienne est affectueuse et courageuse, son attitude traduit une perplexité importante pour elle. Il se lève rapidement et cours vers elle. La chienne remue la queue en gémissant, elle surveille un bosquet d'arbre. Michel se précipite, regarde et reste immobile sidéré. Une jeune fille repose allongée, son teint est d'un brun ambré, elle n'est vêtue que d'une tunique en peau et de chaussures qui paraissent faites aussi en peau. Ses vêtements laissent les jambes dénudées, elle paraît avoir dix-huit ans, vingt ans maximum. Michel se précipite, vit-elle ? Rapidement il l'examine, prend le pouls et voit la poitrine se soulever doucement. Quelques égratignures bénignes existent sur les bras et les jambes. Il ne trouve aucune blessure grave, aucune fracture. La jeune fille dort, elle ne semble pas avoir froid ! Pas de tremblement, pas de chair de poule, quelle résistance ! Elle ne réagit pas, son sommeil ne paraît à aucun moment troublé par la présence de la chienne ou de Michel. Il s'agenouille, la prend dans ses bras pour la sortir du bosquet, pendant que Blacky passe son museau humide sur les mains de la jeune fille et les lèche. Il l'allonge sur le sol et quitte son imperméable pour la recouvrir. C'est alors qu'il remarque une grande besace qu'elle porte en bandoulière. Il lui tapote les joues. Que faire d'autre ? Il est seul, il ne peut laisser ainsi cette fille, il lui faut peut-être des soins. Puis il réalise qu'il a une trousse de premier secours dans sa Jeep, celle qui lui sert justement aux premiers secours et qui ne le quitte presque jamais. Alors pas de doute, Michel prend la jeune fille dans ses bras et accompagné de sa chienne qui n'arrête pas de se retourner vers l'inconnue, il entame la descente vers la Jeep. Il avait mis une demi-heure à la montée, là il se précipite et en moins d'un quart d'heure il arrive au véhicule. Il faut dire que l'inconnue est légère et ne doit pas dépasser les quarante-cinq kilos. Il arrive enfin au véhicule, mais là le détail stupide, la clef est dans la poche de son pantalon. Michel pose la jeune fille qui n'a toujours pas repris conscience, mais qui respire calmement, récupère la clef et ouvre la Jeep. Il met le fauteuil avant en position couchette et installe la jeune fille doucement. Vite la trousse, pouls, tension, tout va bien, 12-8, pouls régulier et rythme respiratoire régulier. Il se penche pour ausculter le cœur et écarte légèrement le vêtement. Ce dernier paraît très solide, il est doux au toucher. Le cœur est régulier, la jeune fille ne reprend toujours pas conscience. Cela fait bien une demi heure qu'il l'a trouvée, il décide de lui faire un stimulant intra veineux. Le produit prêt il pose le garrot et fait lentement l'injection. Il vient à peine de retirer l'aiguille que le visage de la jeune fille prend des couleurs, elle tourne la tête de droite à gauche, gémit, puis ouvre enfin les yeux. Elle remue doucement et paraît affolée en regardant autour d'elle, un peu pense Michel comme si la voiture lui faisait peur. Elle panique même, remuant dans tous les sens comme pour sortir du véhicule, se redresse enfin en position assise et regarde cet homme et son chien. Il s'approche lui prend la main et prononce des mots de réconfort - Tout va bien, maintenant. Je vous ai trouvée plus haut évanouie, je vous ai fait une piqûre. La jeune fille tourne son visage vers lui, il ne voit alors que deux yeux magnifiques en amande, des yeux verts, d'un vert d'eau profond, des yeux où il a envie de se noyer. Michel est ému, ému par cette inconnue aux yeux magnifiques, ému, comme la première fois et cette inconnue qui ne paraît pas le comprendre. Sa mimique se fait éloquente, elle ne parle pas la même langue. Michel va essayer de lui parler à nouveau mais il se tait brutalement car pour la première fois il entend sa voix, une voix mélodieuse, il ne comprend rien, il ne voit qu'un sourire léger et ce regard, manifestement la jeune fille a peur. Blacky quant à elle trouve le langage universel des chiens, en approchant sa truffe de la main de l'inconnue et en la lui léchant, ce qui entraîne un mouvement de surprise de la jeune fille, qui se met à caresser doucement la tête de l'animal. Enfin un point commun soupire Michel, qui décide d'essayer de communiquer. D'abord le plus simple, le nom, il capte l'attention de l'inconnue, pointe un doigt vers lui en disant 'Michel', il tourne le doigt vers elle avec une mimique interrogative et répète plusieurs fois l'opération jusqu'à ce que l'inconnue le désigne en prononçant " Michel ", puis en se désignant " Aylowla ". La demi-heure qui suivit fut consacrée à ces essais de langage, tant bien que mal le nom de Blacky et les mots chiens, arbres, terre, homme, femme, habits, veste, pantalon furent assimilés. De même que manger et boire, l'inconnue parait rétive devant les provisions de Michel, il fallait chaque fois qu'il mange et boive devant elle. Eau, pain, jambon et fromage complétèrent rapidement le vocabulaire avec café, mot qui entraîne une grimace de dégoût de l'inconnue et l'apprentissage de mauvais. Maintenant sans se comprendre vraiment c'est un rudiment de langage qui s'installe entre eux, un rudiment que personne d'autre ne comprendrait car il s'y associe une complicité immédiate. L'œil amusé d'Aylowla lors de l'apprentissage, le regard inquiet de Michel mais la douceur qu'ils mettent chaque fois ensemble, un peu comme si chacun soutenait la pensée de l'autre, comme s'ils essayaient de prévoir leurs désirs mutuels. Michel heureux de la voir en meilleure forme ne peut s'empêcher de se poser des questions. Elle paraît sortir tout droit du moyen âge pense-t-il, son parler ne lui rappelle aucun son qu'il connaît. Un vrai mystère, d'autant plus que la voiture, la radio et même les papiers lui semblent inconnus. Elle a passé un temps à regarder le papier qui entourait le jambon, elle voulait même le goûter. Quant à la radio l'effet fut impressionnant ! D'abord l'inconnue ou plutôt Aylowla s'est recroquevillée, elle a regardé partout, est allée à chaque haut parleur, puis a écouté la musique. Michel avait mis un ensemble du hit parade de 1999. Les paroles d'une chanson douce chantée par une fille ont séduit Aylowla, mais un air techno lui a fait se boucher les oreilles avec une grimace de dégoût. Au contraire un air des Indiens d'Amérique l'a fait applaudir. Michel sourit, le temps passe, tous deux écoutent la musique sous les sapins, tandis que la chienne gambade cherchant à débusquer un lièvre. Cette fille magnifique, avec ses réactions à la fois enfantine et spontanée, non corrigea-t-il en lui même, spontanée comme une enfant innocente découvrant notre monde. Ces mots frappèrent Michel, oui, elle découvre des choses inconnues pour elle ! Mais alors d'où vient-elle ? Au début il l'avait prise pour une gitane s'étant endormie là-haut, maintenant il ne sait plus. En 2005 il n'est pas possible de rencontrer une personne en France ne connaissant ni voiture, ni radio. Dans ce coin de haute Provence les gens ne sont pas arriérés à ce point, puisque même les fermes les plus reculées ont tout le confort moderne, satellite compris ! Alors d'où vient-elle ? La jeune fille semble percevoir l'indécision de son compagnon et lui prend la main en souriant, comme pour le calmer. C'est un comble pense Michel, c'est elle qui est perdue, et elle essaye de me rassurer. La perplexité est à son comble, Michel décide de rentrer vers la petite ferme qu'il occupe durant ce séjour. Il montre à la jeune fille comment fermer la porte de la voiture. Elle est très intriguée par la façon dont il met un bout de métal dans un endroit qui semble prévu pour et elle sursaute quand le moteur part. Effrayée elle se blottit contre Michel qui lui tapote la main pour la rassurer, cette frayeur est à son comble lorsque la Jeep s'ébranle. L'inconnue est cramponnée au siège, elle voit cet homme manier cette espèce de roue et le véhicule lui obéir, elle se laisse un peu aller, se rapproche de Michel et même se blottit contre son épaule. Michel renonce à lui expliquer la ceinture de sécurité et prend la direction de la ferme, sans accélérer vraiment. Conduire avec une jeune femme blottie contre soi est certes agréable, mais peu conforme au code de la route ni à la sécurité. Encore heureux que les gendarmes se cantonnent aux grands axes, pense-t-il, car il ne se voit pas leur expliquer la présence de cette fille, ni son attitude. Pourtant il les connaît bien, pour leur avoir rendu service à plusieurs reprises lors d'accidents graves en attendant les secours. Les paysages qu'ils croisent intéressent l'inconnue et la traversée de petites bourgades entraîne des Oh ! et des Ah ! de sa part. Elle regarde tout dans les moindres détails, un peu comme si elle découvrait ces objets pour la première fois. Le croisement avec d'autres véhicules, certains assez rapides, lui font peur. Ils arrivent enfin à la ferme. C'est une petite bâtisse, entourée d'un grand terrain, située en dehors de tout village, au milieu des champs et à la lisière d'une forêt. Dans un enclos un cheval, plus loin un Van. Michel a un cheval, un rustique Mérens qui paraît ravi de l'aubaine, suivre son maître dans les Alpes. La Jeep s'arrête devant la porte. Michel descend fait le tour, et invite l'inconnue à descendre et à le suivre tandis que Blacky en profite pour s'ébattre dans la cour. Michel ouvre la porte de la maison et ils entrent. Il fait délicieusement doux à l'intérieur, Michel se dirige vers le frigo pour chercher des boissons. L'inconnue l'accompagne et paraît tout aussi surprise en voyant cette armoire s'ouvrir, être remplie de nourriture, être froide et faire de la lumière. Un Ah ! d'étonnement conclut l'ouverture de l'éclairage. Par contre le foyer où se consume lentement une bûche ne semble pas l'étonner. Michel est de plus en plus perplexe, manifestement cette fille ne connaît pas le monde moderne, mais connaît bien le feu de cheminée. Mais d'où vient-elle ? Michel décide d'aller plus loin. Après avoir confectionné une boisson chaude chocolatée avec des tartines de pain et de beurre, et après que tous deux se soient restaurés, l'atmosphère est détendue. L'inconnue a sorti un couteau pour couper le pain. Une grande lame irrégulière, mais luisante, un manche en corne travaillé, très joli pense Michel. Spontanément la jeune fille a utilisé bol, beurre, pain, confiture. Michel décide qu'il faut agrandir le vocabulaire et la demi-heure qui suit s'accompagne de la connaissance de frigo, beurre, évier, eau, chocolat (qu'elle préfère au café), et les notions de bon, agréable, mauvais et désagréable, de lumière, obscurité, de chaud et de froid. Aylowla se révèle une excellente élève et surtout retient très vite, si bien que Michel lui apprend même des rudiments de conjugaison. Il est frappant de voir la vitesse d'apprentissage, maintenant qu'elle est en confiance tout semble aller plus vite. Vient le moment d'aller plus loin, Michel pense que la besace contient des renseignements utiles. Pour ne pas la froisser il commence à vider ses poches et à lui montrer les objets. Il lui apprend porte feuille, clefs, canif, briquet (qui entraîne un mouvement de recul en voyant la flamme surgir, suivi de plusieurs essais de la jeune fille qui pousse des cris enthousiastes.), ce qui permet de glisser d'autres mots dans la conversation. Puis les papiers d'identité, le permis de conduire, la carte bancaire et professionnelle. Visiblement aux yeux de l'inconnue ces papiers dont elle apprend consciencieusement le nom ne signifient et ne lui rappellent rien. Enfin l'instant de la besace arrive avec l'apprentissage du mot sac. L'inconnue a un instant d'hésitation, puis elle l'ouvre et lui montre : un couteau, une série de fléchettes bien enveloppée avec une sarbacane réduite pour les envoyer. Michel allait les toucher lorsque la jeune fille lui prend la main et lui dit en les montrant : - mauvais, mauvais, mauvais, Michel, elle fait le simulacre d'une piqûre et fait comme si elle mourrait. Ensuite de la viande séchée, une sorte de galette, un vêtement rappelant le sien et dans une sorte de trousse en cuir soigneusement pliée quatre fioles. Michel étant la main mais Aylowla l'arrête en faisant non de la tête. Michel est maintenant sûr qu'elle n'appartient pas à ce monde dans lequel il vit et quelque chose le trouble et l'attire vers elle. Ces fioles l'intriguent mais il obéit à la jeune fille. Il commence à penser qu'elle vient de loin, mais d'où ? En féru d'ésotérisme il envisage toutes les hypothèses non reconnues par la science mais qui passionnent les ésotériques : autre dimension, voyage dans le temps, autre planète, pays inconnu. En fait il se met à y rêver et soudain s'ébroue en voyant la jeune fille qui le regarde avec un air très doux comme si elle voulait lui dire quelque chose, et ses yeux, ses yeux immenses, et leur couleur, jamais rencontrée. Michel avance une main vers celle de la jeune fille. Elle ne la retire pas et continue à le regarder. Alors il prend la petite main dans la sienne et y dépose un baiser.La jeune fille sourit et se rapproche de lui. Ils sont très prés l'un de l'autre et chacun sent le trouble de l'autre. Aylowla se décide et se rapproche du visage de Michel et dépose un baiser sur ses lèvres. Michel la regarde et lui prenant la tête entre ses mains, l'embrasse avec timidité au début, ensuite avec beaucoup plus d'assurance. . . . .